Stries et chuchotements
    Le chat a surgi, voilant au fond de ses yeux les poussières d’or de
 son âme mystique.  Des paillettes à l’unisson des myriades d’atomes
  invisibles qui flottent dans l’air cristallin : lointaines étoiles éclatées
  des pierres taillées – ébauche d’une forme encore indécise ou déjà          
  pleinement dévoilée.


Juché sur la table de jardin, l’aimable félin, dans une souveraine indolence, semble nous chuchoter que l’essentiel ne se révèle qu’au prix d’un silencieux dialogue, d’une longue patience à défier le temps. Si, alentour, les forsythias exultent de tous leurs ors, ivres des premières heures du printemps, les blocs de marbre, de granite ou de porphyre, sombres et rudes sentinelles à l’orée du jardin, veillent, impavides, comme à l’étroit dans un costume encore mal équarri qui leur confère un air aussi sévère qu’emprunté.

C’est ici que tout commence, se suspend parfois, et s’achève dans un prodigieux élan vers une lumière qui irise la matière, la transmue, la délivre à la crête d’une arête vive, d’une aiguille acérée, d’un bloc en défi d’équilibre. Avant que l’espace ne soit comme scarifié par ces pierres précieuses seulement pour s’être confié aux astres – épilogue
d’une secrète alchimie, d’un rituel rigoureux –, une forme règne, irrévélée, au cœur de la masse informe ; à l’artiste de la pressentir, de s’en approcher, d’entrer en communion avec elle, et de la faire surgir des limbes où elle est restée prisonnière, attendant son passage à la lumière.

“La figure est déjà inscrite dans le bloc de marbre ou de granite ; il suffit de savoir l’en détacher. Les pierres parlent, elles chuchotent, murmurent à qui sait les écouter” confie Catherine Léva.
​Lorsque le marteau et le ciseau se confrontent à cette masse d’outre‐temps si opaque, si déroutante, Catherine Léva affronte l’inconnu, le mystère des pierres sauvages qui naguère s’élançaient vers le ciel portées par la foi des bâtisseurs de cathédrales.
Approche tout instinctive : nulle esquisse, nul dessin pour cet engagement en taille directe avec la roche dure, impénétrable, et le silence qu’il faut rompre pour que naisse le dialogue intime. Âpre combat, sans préliminaires.

“Au départ, une simple sensation qu’il faut organiser par rapport au bloc que j’ai devant moi ; c’est complètement
abstrait, puis peu à peu une sensation se précise…”

Laves, basaltes, roches telluriques à la mémoire enfouie vont laisser sourdre de leurs veines improbables, de leurs failles inattendues, de leurs éclats rageurs, des formes qui soudain s’animent, vibrent à la course fugitive des nuages, communient avec l’espace. Pauvre Sisyphe encombré à jamais d’un rocher mal‐aimé et étranger à toute transcendance.
Qui a emprise sur l’autre ?
Le secret demeure ; les mots peuvent raconter, la sculpture, elle, s’érige en acte.

Hasard ou immanence, parfois l’artiste renonce, la concentration lâche prise ; temps d’arrêt, temps de l’humilité ; la roche ne connaît pas de forceps. C’est sa grandeur : on ne peut la forcer. À sa manière, elle dicte sa loi, montre la voie et l’artiste se soumet au tracé des veines, aux inclusions imprévisibles qui brutalement impriment un autre chemin.

Parfois aussi il lui faut renoncer à ce corps à corps qui vire au vain combat, et ce, pour des années !
“Quand je sens que je ne peux rien offrir de plus, j’arrête, même si ce n’est pas abouti ; ce sont mes seules limites.
Le plus dur du travail est dans la concentration, pas dans l’épreuve physique. Au risque de tout figer, il ne faut jamais s’acharner, et veiller à préserver ce point d’équilibre entre le travail et le non travail.
Temps d’attente, temps de patience : certaines pierres m’ont demandé trois, quatre ans avant d’aboutir.”

Espace‐lumière‐matière sont les maîtres mots de cet art qui depuis la nuit des temps perpétue un dialogue entre les dieux et les hommes, le sacré et le profane. Et sans doute certaines pierres possèdent elles leur lumière propre ; un jour, alors, elles scellent leur destin sous le regard qui les croise afin que le miracle s’accomplisse et que de l’informe
jaillisse la forme nommée, le lustre sensuel d’un marbre noir de Cihigue ou le granite de toutes les patiences délivré de sa gangue pour une nouvelle épiphanie.

Et peut‐être aussi que, parfois, s‘échappent de la pierre rétive des esprits mutins qui y folâtraient, esprits
follets prompts à se jouer du ciseau qui se laisserait dérouter.
 
Florent Founès